Journée de peinture
Il avait voulu laisser la voiture et grimper à flanc de colline pour atteindre le meilleur point de vue. Il était sûr, bien décidé à monter jusque-là : au sommet. Il portait une boîte-chevalet,
et une toile qui me paraissait démesurément grande.
Prête à le suivre? J’avais hoché la tête en serrant fort dans mes mains l’anse du panier de pique-nique, qui deviendrait de plus en plus lourd dans la montée. L’ascension fut pénible à cause des hautes herbes, et de l’appréhension qui grandissait. Trop tard pour changer d’avis. Nous étions à plusieurs kilomètres de la maison, et plus loin encore d’un quelconque autre projet.
Mon père demandait en criant : “ça va.”
Je disais: “oui, ça va”.
J’avais remarqué que le vent chaud propulsait les sauterelles plus loin que prévu. Moins aisément, nous atteignîmes le haut de la colline. Le paysage se déployait loin devant nous. Le village m’apparut grandi, avec son clocher bizarre, ses ruelles anthracites que je n’avais jamais vues ainsi comme d’un regard d’oiseau, lancé du dessus et de biais ainsi que vont les buses.
J’étais tellement fière de participer à cette journée de peinture.
Mon père avait essayé de me dissuader de l’accompagner, disant que je finirais par trouver le temps long. A quelques pas de lui, je m’étais installée pour dessiner.
Je soupirais. Je n’y arrivais pas tandis que lui, debout devant sa toile, commençait à jeter des couleurs chargées de lumière et de vent. Il était pris par cette toile immense en train de naître. Je me souviens des grands traits de fusain qu’il traçait comme du khôl égyptien pour indiquer le chemin de l’œil, conduire le regard et convier les couleurs. Blondeur du blé léger qui courrait à reculons, se pliait, devant et selon les vents, blanc-bleuté du ciel potelé où le soleil d’été brûlait.
Depuis que mon père s’était mis à peindre, nous ne parlions plus. Il était là, à quelques pas de moi et ne me voyait pas. J’étais bien trop petite pour supporter cette concentration
et
ce silence. Je lui proposai des victuailles : du pain, un gâteau, de quoi boire, n’importe quoi pourvu qu’il se souvienne que j’étais venue avec lui.
Il semblait surpris d’entendre ma voix.
Un instant, il restait en suspens, comme interdit, ses pinceaux à la main. Il souriait. Et de nouveau, se remettait à peindre.
Il ne voulait rien. Seulement peindre.
Je le regardai scruter la luminosité du ciel.
... Avec un peu de sa douleur, il nous l’a transmise cette lumière poignante et fugitive. Cette vie qui devance les vagues dans leur élan, comme si c'était notre seule âme au monde, captive, avec l'angoisse et le bonheur qu’elle donne.
Laurence Drummond